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L’odeur de la forêt – Hélène Gestern

Ce livre sorti à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2016 raconte l’histoire d’Elisabeth Bathori, historienne, spécialiste de l’histoire de la carte postale et de la photographie, qui doit s’occuper en tant qu’administratrice successorale de la correspondance d’un certain Alban de Willecot mort en janvier 1917 pendant la Grande Guerre. L’héroïne doit aussi faire face à ses morts, puisqu’elle ne se remet pas du décès de l’homme qui a partagé sa vie pendant 8 ans.

Ce roman est à la fois basé sur une construction narrative à la première personne (Elisabeth), sur un roman épistolaire (nous suivons les échanges de correspondance d’Alban de Willecot, Anatole Massis, Diane Nicolaï) et sur un roman d’enquête historique (et de quêtes).

Cette construction du roman alterne entre la quête personnelle d’Elisabeth, les échanges épistolaires, la recherche historique et généalogique des liens entre les différents protagonistes, leur descendance.

Le style est simple avec un vocabulaire très riche. C’est une écriture lente qui se déplie au fur et à mesure de ce très beau roman, où comme Elisabeth on s’attache aux personnages, on cherche à savoir ce qu’ils sont devenus, à remplir les blancs de leurs histoires, de l’Histoire. En côtoyant les morts de la Grande Guerre, les implications et méandres des histoires personnelles menant jusqu’à l’après Seconde Guerre Mondiale, Elisabeth tente de retrouver le goût à la vie.

L’auteure par sa maîtrise a permis à la lectrice que je suis de plonger vraiment et complétement dans son univers. C’est un roman qui m’a beaucoup émue, à cause de cette capacité à retranscrire les sentiments, les émotions de toutes ces personnes plongées soudainement dans la violence, la cruauté, l’absurdité de la guerre ; un visage de la guerre qui change : mécanisé, industrialisé, déshumanisé. Une guerre faite par les puissants avec la chair des autres, une chair meurtrie, mutilée mise en parallèle de la destruction de la nature (des arbres explosés à mi-tronc). Mais aussi la condition des femmes à cette époque: soit traitées comme de biens à échanger pour le renflouement de situation économique familiale difficile, soit devant prendre la place des hommes partis à la guerre (avec les conséquences plus ou moins positives d’une émancipation accélérée). Je me suis très attachée comme l’héroïne à tous ces personnages : Alban de Willecot, Antoine Gallouët, Diane Nicolaï, Anatole Massis, Blanche de Chalendar. Toute une génération fauchée par cette Grande Guerre qui à son issue devait être la Der des Der. Une guerre d’injustice où, dans le contexte de la montée du socialisme, toute forme de protestations ou tout simplement de bon sens était considérée comme une rébellion qu’il fallait mater. Tuer dans l’œuf toute protestation ou supposé anti-patriotisme et faire des morts pour l’exemple.

Cela a renvoyé à beaucoup de lectures faites dans un passé lointain ou récent : A l’ouest rien de nouveau de Erich Maria Remarque, les Thibault de Roger Martin du Gard, Un cœur changeant d’Agnès Desarthe (pour le personnage de Diane). Et aussi à de très beaux films : La chambre des officiers de François Dupeyron (adaptation du roman éponyme de Marc Dugain), Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick.

C’est pour moi une très belle découverte de cette fin d’année.

L’odeur de la forêt – Hélène Gestern – Editions Arléa – 698 pages

En soutien à Asli Erdogan

L’auteure turque a été arrêtée le 16 août 2016 à la suite de la grande purge organisée par le pouvoir turc en réponse à la tentative de coup d’état. Asli Erdogan est en prison depuis pour ses écrits dans le journal Özgür Gündem. Le Bâtiment de pierre publié en 2013 résonne étrangement dans ces circonstances, texte que je n’ai pas critiqué mais que j’ai lu à sa sortie. Magnifique écriture pour un thème très dur.

N’hésitez pas à signer la pétition pour demander sa libération

Je republie un article que j’avais fait sur son livre Les oiseaux de bois

oiseaux_de_boisARTICLE ECRIT EN NOVEMBRE 2009

Il s’agit d’un recueil de 5 nouvelles écrites par Asli Erdogan. Il y a une nouvelle plus longue que toutes les autres intitulée Une visite surgie du passé. Ce livre tourne autour des thèmes de la mort, de la prison, de la torture mais également de l’amour, de la vie malgré tout. L’écriture, de facture classique, est fine et poétique. La nouvelle la plus iconoclaste est Journal d’une folle, qui est une critique allégorique de la politique turque (même s’il n’est pas évident de percevoir toutes les références pour la non-initiée que je suis).

La nouvelle que j’ai préféré est Le captif, portrait d’une femme enceinte qui doit faire face à l’absence du père de l’enfant, absence dont on devinera la raison à la chute de cette nouvelle.

La ville d’Istanbul est omniprésente dans tous les textes. Ce ne sont pas des nouvelles tristes ou horribles même si les thèmes sont eux durs, car l’écriture d’Asli Erdogan est tout à la fois réaliste et tout en finesse. Les personnages sont prisonniers d’une parole qu’ils ne peuvent ouvertement exprimés. Ils ne leur restent que le monologue intérieur, l’écriture ou la folie pour être eux-mêmes, pour vivre dans une société millénariste qui n’a pas encore réussi à franchir le cap pour être une société de libre expression.

Une très belle découverte.

Les oiseaux de bois – Asli Erdogan – Editions Actes Sud – novembre 2009 – 149 pages

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Les éditions Actes Sud ont fait paraître un nouvel opus d’Asli Erdogan en janvier 2013: Le bâtiment de pierre. Il est dans ma liste des livres à acquérir d’ici la fin de l’année! Hâte de retrouver l’univers d’Asli Erdogan, bien que le thème ne soit pas des plus gais, car cette auteure a une plume qui enchante.

4ème de couverture de Le bâtiment de pierre:

Au cœur de l’onirisme, à la frontière du visible et de l’invisible, entre mémoire, rêve et cris, une femme se souvient du Bâtiment de pierre. Dans cette prison, des militants politiques, des intellectuels récalcitrants à la censure, des gosses des rues – petits voleurs de misère – se retrouvaient pris au piège.

De ce monde de terreur véritable, la narratrice de ce récit est pourtant revenue et sa voix, en une étrange élégie, se fait l’écho d’un ange, un homme qui s’est éteint dans cette prison en lui laissant ses yeux.

Ce livre est un chant dont la partition poétique autorise le motif en lui donnant parfois une douceur paradoxalement inconcevable. Un texte rare sur l’un des non-dits de la vie en Turquie.