Lecture en cours #1

En ce moment, je lis un très beau roman de Rhéa Galanaki: L’ultime humiliation. Cet extrait m’a particulièrement marquée:

Il prit une profonde inspiration pour se donner du courage. « Vous le savez tous, et toi aussi, qui n’as jamais failli, le soulèvement de l’École polytechnique – votre insurrection – a été un acte sacré, mais dont le sens s’est perdu dans l’Histoire et qui, surtout, a vu ses idéaux trahis de toutes parts – même si un régime démocratique a succédé à la junte, ce qui a été une très bonne chose. Pourtant, de quelle démocratie parlons-nous aujourd’hui, maman? La démocratie se réduit-elle à l’acte d’élire des gouvernants? La Grèce n’a-t-elle pas été détruite par les deux partis qui se sont succédé au pouvoir? Ce n’est pas que la gauche – je veux dire la gauche parlementaire – ne soit pas fautive: en tant force d’opposition, elle a aussi joué un rôle, mais elle n’a pas été récemment aux affaires. Pourtant, toi aussi tu le sais, maman, la responsabilité de la ruine d’un pays n’est pas divisible en parts égales; ces différents niveaux de responsabilités ne sont pas des morceaux de nourriture également répartis dans un plat. C’est la majorité des Grecs et, parmi eux, les plus honnêtes et les plus fragiles, qui ont été ruinés par la crise et non les escrocs qui, eux, n’ont pas perdu un seul centime, ou alors le moins possible, et dont certains se sont peut-être même enrichis sur le dos des plus faibles.

Maman, comment les gens pourraient-ils ne pas se révolter – tout comme vous vous êtes révoltés il y a de cela cinquante ans – quand ils sont confrontés au spectacle sans précédent de la ruine du pays? Dis-le-moi en toute sincérité: comment penses-tu que cela soit possible? Même si le régime actuel n’est pas une dictature militaire, ce que j’ai tendance à penser moi aussi, réfléchis donc l’espace d’un instant, maman: est-ce pour cette démocratie des nantis et des rares privilégiés, est-ce pour cette toute-puissance de l’argent, qui détruit tous les peuples d’Europe, qui rogne un à un les droits sociaux acquis au prix de longues luttes, dis-moi, maman, est-ce pour cette démocratie-là que vous avez versé votre sang? Je ne peux pas le croire. Du reste, à l’époque, lors de votre soulèvement d’un autre temps, même si les représentants de votre génération sont encore en vie, vous aussi aviez mis le feu aux poudres dans les rues, vous aussi aviez brûlé des voitures, des trolleybus, des poubelles et tout ce que vous trouviez devant vous, pour bloquer les artères d’Athènes. Je suis d’accord avec vous, vous vous en êtes tenus là: vous n’avez pas incendié d’édifices symboliques, vous n’avez pas laissé des bandes de parasites piller des commerces et, surtout, vous n’avez connu d’autres morts que les héros ayant résisté à la junte. Mais assiste-t-on toujours à l’éternel retour du même, maman? Tout n’est-il pas différent, maintenant? Réponds aussi à cette question, maman: chaque soulèvement n’engendre-t-il pas d’une certaine manière une destruction différente? Maman, regarde-moi, je ne suis plus un enfant désormais. Peut-être n’es-tu pas d’accord, parce que je te pose cette question en cet instant, alors que ma main armée est en train de faire vaciller le monstre, tandis qu’à d’autres moments plus calmes, pus propices à une discussion paisible, tu pourrais peut-être – qui sait?- te rallier à mes vues. Moi aussi j’ai aimé le septième art, maman. Mais qu’est-ce que l’incendie d’un cinéma au regard des dizaines de suicides de ces dernières années, au regard de ces vies brisées à jamais, au regard de ces gens chassés de leur foyer par la crise, de ces personnes âgées que la maigre retraite a poussées à la mendicité, de ces jeunes qui n’ont plus de travail en Grèce, qui partent à l’étranger en chercher un, qui fuient pour ne plus jamais revenir? Et ne me dis pas que je te sermonne: je ne fais que te raconter la souffrance de mon temps. Je suis un adulte maintenant, maman ».

Tel un enfant qui ne veut pas en démordre, il se mit à pleurer à chaudes larmes.

(Extrait des pages 159-160-161, Éditions Galaade)

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