L’ultime humiliation de Rhéa Galanaki

Je ne suis pas une familière de la littérature grecque (sortie des classiques comme Homère, donc ça n’est récent récent 😉 ) et la lecture de ce livre L’ultime humiliation a été une très belle découverte.

Nous sommes en compagnie de Theresia et Theonymphe, deux femmes à la retraite, toutes deux anciennes professeurs, qui ont peu perdues la tête. Elles ont décidé, au moment de leur entrée dans le foyer-logement où elles habitent ensemble désormais, de se rebaptiser: Theresia se prénomme Tiresia (en référence au devin de l’Antiquité Tiresias) et Theonymphe, Nymphe.

Dans ce foyer logement où elles survivent plus qu’elles ne vivent, y gravitent également Catherine qui s’occupent d’elles tous les jours (et qui est aussi une parente éloignée de Nymphe), Yasmine (et son fils de 5 ans né de père inconnu) qui vient faire le ménage et faire quelques courses une fois par semaine, l’assistante sociale Danaé, Oreste le fils de Nymphe, Takis le fils de Catherine. Tous ces personnages sont liés par ces deux femmes et tous subissent la crise économique et financière que traverse la Grèce. Nous sommes, dans ce roman, au moment de la signature du 2ème Memorandum (2012). Tiresia et Nymphe apprennent que les foyers-logement risquent d’être fermés (compte tenu des coupes budgétaires demandées) et qu’elles risquent d’être renvoyées à l’asile psychiatrique. Aussi décident-elles de participer à la grande manifestation qui doit avoir lieu sur la Place de la Constitution. Elles s’évadent de leur foyer-logement et rejoignent le grand tumulte de la contestation grecque.

Tiresia et Nymphe sont deux héroïnes un peu fantasques, très attachantes et avec l’espoir chevillé au corps. Elles ont connu la dictature des colonels et ont participé à la résistance avec leurs époux. Il y a un parallèle dans la narration entre l’histoire passée (l’occupation nazie, la résistance au régime des colonels, les scandales des partis politiques grecs dans les années 90) et la soumission de la Grèce aux requêtes de la troïka (austérité, réformes structurelles qui appauvrissent encore plus les populations, qui les jettent à la rue, dont ils meurent). Une autre forme de résistance s’instaure face à ces mesures d’austérité et se manifeste sous deux formes: la contestation d’extrême gauche et anarchiste incarnée par Oreste, la contestation d’extrême droite et identitaire incarnée par Takis (avec Aube Dorée). Les deux héroïnes s’interrogent aussi sur les erreurs qu’a pu commettre leur génération, les espoirs déçus qui ont suivi la chute du régime des colonels.

Ce roman social et politique décrit avec beaucoup de puissance, en faisant appel à des références mythologiques, en convoquant l’histoire de la Grèce berceau de la démocratie, les terribles épreuves que traversent le peuple grec. C’est un roman émouvant, mais qui ne verse pas du tout dans le pathos. Il est au contraire lumineux, comme si le désespoir dans lequel sont plongés tous les personnages, produisait quelque chose d’autre, quelque chose de plus grand que les personnages eux-mêmes. Ce roman peut aussi faire écho à des situations que d’autres pays de l’Union Européenne y compris la France vivent.

L’écriture est très sensible, très belle. Alors que je ne suis jamais allée en Grèce, le pouvoir d’évocation de la ville d’Athènes, de la Grèce et des images que l’on peut avoir en tête, est suffisamment puissant, pour être avec tous les protagonistes dans cette ville, ce pays.

Il y a aussi un très beau passage hommage à Théo Angelopoulos, avec lequel Rhéa Galanaki travaillait pour son dernier film L’autre mer (lui aussi sur le thème de la crise grecque) et qui est décédé en 2012.

Un roman qui ne peut s’oublier et qui grâce à son écriture impeccable et d’une grande beauté met des mots, des émotions sur les maux, la souffrance du peuple grec et des peuples qui subissent la dureté et la cruauté des fameuses réformes structurelles qui seraient la panacée, l’alpha et l’oméga d’un marché libre et non faussé (de pleine concurrence comme on dit si bien!).

L’ultime humiliation – Rhéa Galanaki – Editions Galaade – 291 pages

 

Lecture en cours #1

En ce moment, je lis un très beau roman de Rhéa Galanaki: L’ultime humiliation. Cet extrait m’a particulièrement marquée:

Il prit une profonde inspiration pour se donner du courage. « Vous le savez tous, et toi aussi, qui n’as jamais failli, le soulèvement de l’École polytechnique – votre insurrection – a été un acte sacré, mais dont le sens s’est perdu dans l’Histoire et qui, surtout, a vu ses idéaux trahis de toutes parts – même si un régime démocratique a succédé à la junte, ce qui a été une très bonne chose. Pourtant, de quelle démocratie parlons-nous aujourd’hui, maman? La démocratie se réduit-elle à l’acte d’élire des gouvernants? La Grèce n’a-t-elle pas été détruite par les deux partis qui se sont succédé au pouvoir? Ce n’est pas que la gauche – je veux dire la gauche parlementaire – ne soit pas fautive: en tant force d’opposition, elle a aussi joué un rôle, mais elle n’a pas été récemment aux affaires. Pourtant, toi aussi tu le sais, maman, la responsabilité de la ruine d’un pays n’est pas divisible en parts égales; ces différents niveaux de responsabilités ne sont pas des morceaux de nourriture également répartis dans un plat. C’est la majorité des Grecs et, parmi eux, les plus honnêtes et les plus fragiles, qui ont été ruinés par la crise et non les escrocs qui, eux, n’ont pas perdu un seul centime, ou alors le moins possible, et dont certains se sont peut-être même enrichis sur le dos des plus faibles.

Maman, comment les gens pourraient-ils ne pas se révolter – tout comme vous vous êtes révoltés il y a de cela cinquante ans – quand ils sont confrontés au spectacle sans précédent de la ruine du pays? Dis-le-moi en toute sincérité: comment penses-tu que cela soit possible? Même si le régime actuel n’est pas une dictature militaire, ce que j’ai tendance à penser moi aussi, réfléchis donc l’espace d’un instant, maman: est-ce pour cette démocratie des nantis et des rares privilégiés, est-ce pour cette toute-puissance de l’argent, qui détruit tous les peuples d’Europe, qui rogne un à un les droits sociaux acquis au prix de longues luttes, dis-moi, maman, est-ce pour cette démocratie-là que vous avez versé votre sang? Je ne peux pas le croire. Du reste, à l’époque, lors de votre soulèvement d’un autre temps, même si les représentants de votre génération sont encore en vie, vous aussi aviez mis le feu aux poudres dans les rues, vous aussi aviez brûlé des voitures, des trolleybus, des poubelles et tout ce que vous trouviez devant vous, pour bloquer les artères d’Athènes. Je suis d’accord avec vous, vous vous en êtes tenus là: vous n’avez pas incendié d’édifices symboliques, vous n’avez pas laissé des bandes de parasites piller des commerces et, surtout, vous n’avez connu d’autres morts que les héros ayant résisté à la junte. Mais assiste-t-on toujours à l’éternel retour du même, maman? Tout n’est-il pas différent, maintenant? Réponds aussi à cette question, maman: chaque soulèvement n’engendre-t-il pas d’une certaine manière une destruction différente? Maman, regarde-moi, je ne suis plus un enfant désormais. Peut-être n’es-tu pas d’accord, parce que je te pose cette question en cet instant, alors que ma main armée est en train de faire vaciller le monstre, tandis qu’à d’autres moments plus calmes, pus propices à une discussion paisible, tu pourrais peut-être – qui sait?- te rallier à mes vues. Moi aussi j’ai aimé le septième art, maman. Mais qu’est-ce que l’incendie d’un cinéma au regard des dizaines de suicides de ces dernières années, au regard de ces vies brisées à jamais, au regard de ces gens chassés de leur foyer par la crise, de ces personnes âgées que la maigre retraite a poussées à la mendicité, de ces jeunes qui n’ont plus de travail en Grèce, qui partent à l’étranger en chercher un, qui fuient pour ne plus jamais revenir? Et ne me dis pas que je te sermonne: je ne fais que te raconter la souffrance de mon temps. Je suis un adulte maintenant, maman ».

Tel un enfant qui ne veut pas en démordre, il se mit à pleurer à chaudes larmes.

(Extrait des pages 159-160-161, Éditions Galaade)